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SCHIVAVETTA, Bernardo (2000)
«Définir la containte?» ,
Formules n°4 (avril 2000).
Paris: Noésis, pp.20-56

(AB, octobre 2000)


Certains textes sont perçus intuitivement comme des textes à contraintes. Il s'agit ici de trouver des critères objectifs par lesquels définir ce qu'est une contrainte dans le domaine textuel.

Introduction

En littérature, contrainte désigne "une obligation librement choisie".

a) règles textuelles: description conceptuelle des processus systématiques de production et de réception du texte

b) procédés textuels: processus systématiques concrets de production et de réception d'un texte

c) texte réglé: texte conçu comme le résultat de l'action systématique et conjointe de sa production par un procédé d'écriture et de sa réception par un procédé de lecture. On distinguera:
- texte réglé par des normes langagières
- texte réglé par des prescriptions textuelles systématiques différentes des normes langagières
- texte réglé par des contraintes proprement dites.

De là on distingue 5 modalités de la norme, de la prescription ou de la contrainte:
1. régle d'écriture (concept abstrait)
2. procédé d'écriture (processus concret)
3. trace textuelle (objectivée et objectivable)
4. règle de lecture (concept abstrait)
5. procédé de lecture (processus concret)

Par hypothèse, les contraintes sont des règles et des procédés de production et de réception
- semblables aux normes
- semblables aux autres prescriptions textuelles systèmatiques différentes des normes

3 critères:
- tout texte résulte d'un ensemble de conventions normatives, qu'elles soient respectées ou non dans un texte particulier: c'est le critère de conventionnalité
- tout texte est impliqué par 3 modalités de systématicité (d'écriture, de lecture, de trace): c'est le critère de systématicité.
- tout texte porte les traces systématiques produites par des procédés spécifiques d'écriture; ces traces systématiques deviennent textuellement objectivables grâce au procédé spécifique de lecture qui les rend reconnaissables par le lecteur: c'est le critère d'objectivabilité des systématicités textuelles.

Conventionnalité des normes

Les normes d'une langue constituent un bloc défini par le contrat entre destinateurs et destinataires, contrat qui est propre à chaque langue. Pour cette raison, les normes restent présentes même lorsqu'elles ne sont pas respectées. Ces normes sont un ensemble de règles de production et de réception qui constituent l'a priori de la communication par le langage articulé en tant que tel.

Déf: normes textuelles: toutes les règles et tous les procédés textuels systématiques qui sont les moyens matériels a priori de l'écriture et de la lecture d'une langue en tant que telle.

Etant des moyens a priori, les normes ne sont pas perçues distinctement dans le processus habituel de lecture. Leur perception dépend soit de la volonté de les étudier, soit de l'apparition d'une anomalie dans leur fonctionnement.

Systématicité des normes

L'idée de contrainte renvoie à celle d'obligation, d'observance, donc de systématicité.

On distingue une systématicité du procédé de production dans l'écriture du texte, une systématicité des traces intratextuelles produites, une systématicité du procédé de réception dans la lecture du texte produit.

Par leur systématicité, les normes produisent une saturation du texte. Cette saturation peut être catégorielle (pour les normes marquant principalement le signifiant de la chaîne écrite, plus particulièrement la segmentation canonique des éléments syntagmatiques) ou diffuse (pour les normes régissant le signifié et/ou la signification, c'est-à-dire les aspects sémantiques, logiques et pragmatiques du langage)

Objectivabilité des normes

Cette notion concerne tous les marquages propres aux divers types de règle. Il s'applique tant à l'oralité qu'à la textualité, et à la textualité aussi bien dans son aspect graphique (l'écrit) que dans son aspect phonique (la récitation).

Tout texte est toujours la trace concrète, objectivée et objectivable, d'un procédé d'inscription. Le critère d'objectivabilité ne se réfère pas aux traces objectives d'un procédé d'écriture, mais aux traces objectivables. La trace reste toujours potentiellement perceptible.

Normes vs Prescriptions différentes des normes: question de conventionnalité

Les normes s'appliquent à toutes les énonciations, concrètement lorsqu'elles sont respectées, virtuellement lorsqu'elles sont transgressées. La conventionnalité des normes implique une observance obligatoire générale.

Les prescriptions textuelles systématiques différentes des normes ne s'appliquent pas dans toutes les circonstances: leur champ d'application est restreint. Parfois (plutôt que toujours) obligatoires, elles gardent un caractère circonstanciel.

Les prescriptions textuelles systématiques différentes des normes correspondent, dans leur plus grand nombre, à l'ensemble des genres conventionnels et communs, à une époque donnée, tant littéraires que non littéraires, sauf quelques exceptions, qui sont soit des groupes rares, soit des oeuvres uniques. Précisément, les prescriptions textuelles systématiques différentes des normes sont l'ensemble des règles, procédés et traces textuelles qui, soit s'ajoutent systématiquement à l'ensemble des normes (ex: règles de la versification classique, calligramme), soit modifient systématiquement (au moins) l'une de ces normes (ex: lipogramme, orthographe pataphysique, palindrome).

Systématicité des prescriptions textuelles

Les prescriptions textuelles systématiques différentes des normes peuvent être dégagées du texte lui-même (ce dernier comporte alors un modèle interne: la régularité du système s'objectivera au moins deux fois à l'intérieur du texte) ou alors par le biais d'un modèle extratextuel (la régularité du système ne s'objectivera qu'une fois à l'intérieur du texte, la deuxième occurrence étant son modèle extratextuel).

Le critère de systématicité implique une conditon de rigueur de l'exécution des prescriptions textuelles comparable à la condition de correction propre à l'usage des normes.

Objectivabilité des prescriptions textuelles

Dans tout texte réglé par des prescriptions différentes des normes, la règle peut être déduite de la trace concrète, objectivée et objectivable, d'un procédé d'écriture systématique. Des procédés qui ne laissent pas de trace sont des procédés d'écriture indépendants.

Les règles peuvent être explicites (dénommées ou décrites) ou n'être qu'implicites.

Les règles peuvent être entièrement ou partiellement actualisées: ex., les textes combinatoires, dont le nombre total de combinaisons, trop élevé, n'est pas actualisable en pratique; ou encore textes pour lesquels l'application des règles peut manquer de rigueur.

Enfin, toute trace textuelle correctement explicitée par sa grille de lecture devient nécessairement perceptible, du moins si l'on dispose de la compétence et des moyens indispensables de la percevoir.

Ces différentes observations permettent de déterminer un premier seuil de conventionnalité par lequel distinguer entre normes et prescriptions textuelles systématiques différentes des normes.

Selon une première acception, les contraintes pourraient être définies comme des prescriptions systématiques différentes des normes dont les textes qui en résultent ne constituent cependant pas des genres à part entière, mais plutôt des cas exceptionnels. La question revient alors à définir ce qui en fait des exceptions (définir la différence spécifique), autrement dite encore, à déterminer un deuxième seuil de conventionnalité qui distingue entre prescriptions textuelles systématiques et contraintes.

Conventionnalité des contraintes

Les traces reconnaissables (objectivables) des conventions jamais ne servent "seulement" à faire le texte, elles fournissent nécessairement des informations: dans le cas des prescriptions textuelles systématiques différentes des normes, elles sont la plupart du temps signe distinctif d'un genre textuel. Peut-on parler dès lors de conventionnalité restreinte pour les contraintes, dont on ne trouverait que quelques rares exemples de réalisation concrète? Une contrainte serait alors un procédé plus rare que les autres? La qualité d'être unique, d'être une innovation absolue, non ternie par l'usage commun, serait-elle nécessaire pour donner à une contrainte son statut le plus pur?

Rem. 1: si tel est le cas, alors, faire d'une oeuvre à contrainte une oeuvre conceptuelle prend toute sa pertinence: l'abstraction de la contrainte suffit à l'exécution de l'oeuvre, toute contenue dans l'énoncé de sa contrainte.

Rem. 2: il est évident à ce stade que la question des seuils de conventionnalité est une formulation particulière du problème posé, dans les termes de Genette, par le seuil d'individuation d'une oeuvre allographique entre son texte (objet idéal individuel) et ses manifestations (aux propriétés contingentes). Genette, pour sa part, rapproche le fonctionnement des oeuvres à contraintes de celui des oeuvres conceptuelles.

Il paraît évident que, sauf cas uniques, l'on ne peut pas séparer clairement, d'une part, le genre conventionnel (d'observance obligatoire circonstancielle) et d'autre part, le procédé peu conventionnel (d'observance optionnelle). Il est trop souvent impossible de déterminer de manière incontestable un deuxième seuil de conventionnalité, seul repère qui permettrait de faire de l'observance optionnelle la différence spécifique définissant rigoureusement les contraintes et les textes à contraintes.

Systématicité des contraintes

La systématicité des contraintes semble être d'ordre plus restrictif que les autres règles. Ce caractère restrictif n'est cependant pas spécifique des contraintes

Objectivabilité des contraintes

Sur le plan de l'objectivabilité des contraintes, il y aurait des procédés d'écriture "difficiles" ou "faciles", selon de degré de savoir-faire nécessaire pour les exécuter.

Mais la difficulté ou la rareté ne sont pas des faits immuables. Cette qualification ne peut être que subjective.

Conclusions

La quête d'une différence spécifique unique pouvant définir les contraintes de manière objective et falsifiable est un échec.

L'on pourrait toutefois définir assez précisément les phénomènes liés à la contrainte par un faisceau de ces critères graduels: on ressentira davantage comme étant des contraintes les règles, procédés et traces dont la conventionnalité sera la plus faible, dont la systématicité et l'objectivabilité seront les plus fortes.

Rem. 3: il s'agit tjs d'un sentiment (l'on ressentira davantage), sujet à diverses gradations, plus que d'une définition. Le point faible d'une telle définition est évidemment la relativité du critère de conventionnalité. Les critères de systématicité et d'objectivabilité ne paraissent pas être sujet à des gradations, mais plutôt à des modes divers de manifestation (ex: implicite/explicite). Une contrainte est systématique et objectivable, qualités qu'elle partage avec les normes et les prescriptions textuelles différentes des normes.

Rem. 4: S'il fallait récupérer une telle définition, il faudrait reconnaître comme le plus faible degré de conventionnalité linguistique celui extra-linguistique. En ce sens, la meilleure définition d'un critère de spécification de la contrainte serait sa nature exogène (extra-linguistique): typiquement, les textes à contraintes mettent en oeuvre des contraintes d'emprunt mathématique. De là une description probablement plus efficace des contraintes en termes mathématiques: p.ex: le lipogramme = soustraction; l'anagramme = permutation.