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KERKHOVE, Derrick de (1999)
« Penser à l'écran » ,
artpress+ , Hors série nov.99 -- Internet all over, l'Art et la Toile
Paris: artpress, pp.80-88

(AB, juillet 2000)


Bernard Cerquiglini, dans son Eloge de la variante (1989), concluait de l'avènement d'une nouvelle technologie, celle de l'ordinateur, la disparition d'un mode de pensée textuaire au profit d'un nouveau mode de pensée, écranique, dont les caractéristiques sont celles de la fluiditié, du multilinéaire, du provisoire...

Derrick de Kerkhove, sans s'y référer explicitement, tente ici de préciser cette distinction. En médiologue poursuiveur des thèses de McLuhan, il appuie son argumentation sur la thèse fondamentale que les médias influent de façon déterministe sur les messages qu'ils véhiculent.

Les médias sont des psychotechnologies, soit des technologies qui, d'une manière ou d'une autre, s'adressent à la pensée et l'organisent selon des critères qui leur sont spécifiques. (80)

La question problématique s'énonce dès lors ainsi: qu'arrive-t-il à la pensée dans les divers contextes qui peuvent la spécifier. D. de Kerkhove prend en compte 3 contextes déterminants: l'écriture, l'écran, les réseaux

La pensée de l'écriture: intérieure, personnelle, sensoriellement limitée

C'est ce qui arrive dans l'esprit de quelqu'un lorsqu'il est en train de lire ou écrire (80)

Ce qui relève spécifiquement du domaine exclusif de l'écrit, c'est que le texte et la pensée nourrissent un rapport privé, fermé sur lui-même, secret. Le texte garantit à la pensée une sorte d'intériorité [...] Les effets sensoriels s'expriment mentalement de façon fugage, comme s'ils n'entraient en jeu que pour soutenir le sens, pas pour le marquer. (81)
Le texte donne un pouvoir considérable à la pensée. Il l'accélère, l'articule et la soutient. [...] L'écriture et la lecture confèrent au sujet le pouvoir de s'approprier le langage sur le mode personnel, dans le secret de son intimité, dans le silence de sa pensée. (81)

La pensée de l'écran: extériorisée

L'image qui apparaît à l'écran est plutôt un substitut que, comme l'écrit, un stimulant de l'image qui se construit dans la tête. (81)
Sur l'écran, la synthèse psychosensorielle interne qui permet à la pensée d'imaginer ses contenus est extériorisée. [...] Depuis l'apparition des écrans (cinéma, télévision, ordinateurs, réseaux), et au fur et à mesure des progrès de l'interactivité, le centre de gravité de la pensée se déplace toujours plus vers l'avant. (82)

L'écrit à l'écran: autonome, hypertextuel, fluide

Sur l'écran, l'écriture est meuble, instable, interactive. Toute lecture sur écran oblige le lecteur à faire circuler la ligne d'écriture devant ses yeux, plutôt que de faire circuler ses yeux sur la ligne d'écriture. Le texte sur écran est doué d'un pouvoir que le texte fixe, publié n'a pas. Le texte interactif est, bien évidemment, "actif", doué d'une relative autonomie si minime soit-elle. Le texte du livre devient "hypertexte" sur écran. Ceci implique que les associations d'idées, les renvois à d'autres suggestions, les relations de conséquence d'une partie du discours à une autre, ne sont plus seulement le fait de la pensée du lecteur, mais aussi de cette partie autonome de la machine ou du logiciel. Dans le temps réel de la lecture interactive sur écran, il y a un partage des pouvoirs, un échange de responsabilités entre le texte à l'écran et la pensée. Quelque chose de l'intimité du rapport entre livre et lecteur échappe au rapport entre le lecteur le lecteur et son écran. (83)

A l'écran, le texte est presque aussi libre que la pensée. [...] Il a les apparences de l'écrit, mais, simultanément, il est doué de fluidité, ce qui lui confère une autonomie nouvelle, comme si ma pensée n'était plus tout à fait seulement dans ma tête (84)

La pensée des réseaux: interactive, connective (vs collective), générale

Ce que les écrans des réseaux ajoutent à cette fluidité, c'est celle de l'interactivité (84)
Les réseaux sont des dispositifs de pensée connective sur écran. (85)
Contrairement aux rapports collectifs qui impliquent tout le monde de façon indéterminée [type télévision, cinéma], les relations connectives sont fondées sur la précision et la pertinence. (84)

En fait, le type de communauté psychologique créé par les réseaux émule tous les autres. [...] C'est comme si le Web arrivait à reproduire et à proposer toutes les modalités de pensée à l'écran. Par le caractère immédiat et contextualisé des échanges, la pensée des réseaux, bien que fondée sur la prédominance du mode écrit, participe d'une certaine manière à la pertinence du mode oral. Elle jouit de la fluidité de l'échange oral, mais elle est automatiquement archivée comme l'écrit. Elle est, de surcroît, classifiée et repérable comme si tous les textes étaient rassemblés en un seul lieu directement accessible (85)

Conclusion

Pour résumer, l'écran, comme nouveau support de traitement de l'information, est en train de compléter sinon de déplacer l'écrit. Par rapport au livre, il représente une nouvelle étape d'accélération de la connaissance. Les réseaux font que la pensée désormais objectivée est partageable (par l'écran). Tout ce qu'ailleurs on appelle "publier", ici s'appelle "afficher", selon la terminologie spécifique de l'écran. La connaissance désormais peut se distribuer non seulement en unités fermées sur elles-mêmes, la pensée privée de l'écriture, ou en grands ensembles, l'imaginaire collectif de la télévision, mais également en combinaisons savantes des deux autres pour en créer une troisième, la pensée connective ou pensée des réseaux. Par rapport à l'écrit, l'écran électrifie, extériorise et resensorialise le langage. L'écran est le lieu non du texte, ni du contexte, mais de l'hypertexte, et de l'hypermédia, espèce d'enluminure numérique qui orne désormais nos pages Web, comme jadis elles devaient orner nos livres sacrés. (87)