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HAY, Louis (1985)
«"Le texte n'existe pas". Réflexions sur la critique génétique» ,
Poétique , n°62, pp.147-158

(AB, août 2000)


Evolution de la notion de texte

- au Moyen Age monastique, transformation de textus au sens de tissu, en texte, dans l'acception actuelle.

- 1786, Dictionnaire de l'Académie française, un texte est défini comme les propres paroles d'un auteur, considérées par rapport aux notes, aux commentaires, aux gloses (147). Dans ce cadre, il revient à la philologie de veiller sur la lettre (restituer le texte), au commentaire de veiller sur la signification.

Cette opposition entre texte et glose s'étend à travers toutes les aires culturelles et se perpétue à travers les siècles.

- théorie structuraliste: dès les années '60, changement d'acception du terme texte, sous l'influence des modèles de la linguistique formelle. L'attention se focalise sur le texte traité avant tout en objet autonome que la critique ambitionne de constituer en objet scientifique pour pouvoir analyser avec précision le système de formes, de significations et de fonctions qui le constituent. (149) Texte, par opposition à tout ce qui n'est pas lui-même, selon l'exigence épistémologique du principe de clôture.

- théorie poststructuraliste du texte: ce qui caractérise l'approche structuraliste est fondamentalement un hiatus en une théorie nouvelle et un objet ancien: le texte pensé comme un produit achevé. D'où la nécessité d'une seconde étape théorique consacrée à la construction d'un objet nouveau (150) Dans une telle construction, la réalité la plus profonde du texte se trouve dans productivité -- "le sans-fin des opérations possibles" (Kristeva) -- et non dans le produit. (150) A relever comme particulièrement opérants dans un tel cadre l'opposition fondamentale entre phéno-texte et géno-texte d'une part, le décloisonnement (p/r clôture) du texte p/r avant-, après-texte (typique de la critique génétique, cf. ci-après), l'indistinction entre écriture et critique (opposition texte/glose typique de la définition philologique du texte, cf. ci-dessus). En ce sens, l'approche poststructuraliste du texte (Barthes, Kristeva, ...) n'est pas critique, mais bel et bien théorique: elle a produit une problématique nouvelle plutôt que des applications concrètes, puisqu'elle n'assigne plus à la critique une fonction véritablement spécifique (150).

Critique génétique

Elle entreprend aussi d'examiner la relation entre texte et genèse, mais contrairement à la théorie poststructuraliste du texte,

- sa méthode est d'ordre empirique, inductive: ses modèles s'élaborent par généralisation d'un ensemble d'observations concrètes

- son objet est caractérisé par la dualité de son statut: donnée matérielle en tant que document observé, construction intellectuelle en tant qu'avant-texte (150).

C'est [...] par une séquence réglée d'opérations analytiques [...] que, du graphisme figé et éclaté d'un tracé, on peut remonter au processus en mouvement d'une genèse et d'une pensée. Pour suivre la démarche de la critique génétique, il faut donc passer par [a.] le manuscrit d'abord, [b.] l'écriture ensuite avant de retrouver [c.] le texte au terme d'une approche nouvelle. (150-1)

a. l'étude des manuscrits

- limites: 1) on ne peut jamais étudier qu'un document qui existe; 2) la documentation la plus complète et la mieux conservée ne révèle jamais qu'une fraction des opérations mentales dont elle garde l'empreinte; la trace de l'écriture n'est pas l'écriture même (151)

- pouvoirs: les manuscrits permettent d'observer le travail de la plume dans sa manifestation irrécusable, sa vérité matérielle. En ce sens, ils possèdent une réalité à laquelle n'atteint aucune interprétation spéculative, et une richesse que n'épuise aucun effort d'analyse (151. Je souligne)

Les manuscrits exigent une prise en compte de leur caractère aléatoire (toute novation technique peut amener à découvrir une information inédite), hétérogène (trace d'impulsions initiales, documents des opérations préalables, instruments du travail rédactionnel, ...) et polymorphe (l'écriture déborde de toutes parts la linéarité du code et se projette dans des espaces multiples [... mulipliant par là] les réseaux de lecture (151) Je souligne).

b. la construction de l'avant-texte

La constitution en avant-texte d'un graphisme à la fois foisonnant et figé implique une lecture nouvelle. [... E]lle établit entre le document et l'avant-texte une relation proprement dialectique. [...] Définir l'avant-texte comme un objet construit, c'est admettre une pluralité de constructions possibles. (152), parmi lesquelles celle qui vise à identifier et décrire les combinatoires des déplacements, substitutions, expansions, rétractions que le manuscrit manifeste, ou celle qui cherche à remonter de ces opérations jusqu'à la dynamique qui les met en mouvement

c. rapport entre approche génétique et approche textuelle

Le couple texte / avant-texte aux fondements de la critique génétique a fait resurgir la vieille opposition du texte au non-texte et s'est trouvé par là manifester une difficulté théorique (153) que Bellemin-Noël (1979. Essais de critique génétique) résout ainsi:

La différence entre le Texte (achevé, entendons: publié) et l'avant-texte réside en ceci que le premier nous est offert comme un tout fixé dans son destin tandis que le second porte en lui et révèle sa propre histoire. (116)

Cette définition engage une réévaluation des 4 critères majeurs (1. socialité; 2. lecture; 3. cohérence; 4. auteur) en fonction desquels l'on définit habituellement le texte.

1. Invoquer la socialité du texte, c'est le situer dans le cours de l'histoire et faire du même coup apparaître les fluctuations des normes culturelles et les variations de nos critères. (153)

2. C'est par nature que l'acte de lecture constitue en texte son objet. [... C]'est la lecture qui nous permet de passer du manuscrit à l'avant-texte et qui parfois dilue la frontière entre celui-ci et le texte. (153)

3. Les avatars de l'histoire et de la lecture mettent [...] en question le critère de cohérence structurelle du texte. [... Il convient de] le situer à sa place dans un ensemble de déterminations variables. (153-4)

4. L'auteur, dont la décision tranche le cordon ombilical de la genèse et fait basculer l'avant-texte dans le texte (154), reste le critère le plus manifeste de textualité, mais n'est pas un critère absolu

En définitive, aucun des critères de textualité n'offre par lui-même de certitude rectiligne et constante. [...] Faut-il tout bonnement conclure que le texte n'existe pas? (154). L. Hay prêche pour une définition relative de la textualité comme champ variable où viennent s'inscrire des réalisations toujours diverses de l'acte d'écrire. Non pas le Texte, mais des textes. (154) A l'opposition couple texte / avant-texte, il substitue dès lors la relation écriture / écrit.

Ecriture / écrit

Entre les voies de la genèse et le déploiement du texte, aucune homologie: la genèse est autre que l'écrit. (154)

Ce qui ne pose pas de problème pour autant que l'on vise une description du processus génétique. Là où les difficultés apparaissent, c'est quand il s'agit d'intégrer la dimension génétique à l'exploration du texte (154).

La question problématique s'énonce ainsi: Qu'est-ce que l'écriture peut nous dire de l'écrit? (156)

Deux remarques:
a. retour, au sein des préoccupations critiques, de l'instance écrivante, tendue entre communication et refoulement. Cette dynamique des contraires dessine une configuration polaire qui semble bien être inhérente à l'écriture (156) et qui affecte en conséquence notre conception du texte, de l'oeuvre (i.e. production d'un auteur), de l'intertextualité, de l'historicité, etc.
b. singularité des instances écrivantes, qui conduit à traiter le texte comme un système qui relève d'une loi unique (156)

Réponse: Ce que la genèse d'une oeuvre nous révèle est le possible du texte. L'écriture ne vient pas se consumer dans l'écrit. Peut-être faut-il tenter de penser le texte comme un possible nécessaire, comme une des réalisations d'un processus qui demeure toujours virtuellement présent à l'arrière-plan et constitue comme une troisième dimension de l'écrit. (158)
Inversément, le texte ne s'abolit pas dans cette profondeur de champ, il apparaît seulement comme un objet plus complexe (p/r modèles anciens) et plus aléatoire (p/r modèles actuels).