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AARSETH, Espen (1997)
Cybertext. Perspectives on Ergodic Literature .
Baltimore & London: The Johns Hopkins University Press

(AB, juillet 2000)


Espen Aarseth (1997) met en place divers concepts fondamentaux par lesquels appréhender la textualité dont se revendiquent de nombreuses expériences littéraires, relativement marginales au cours de l'histoire, plus spectaculaires à l'ère informatique des nouveaux supports électroniques: cybertexte, littérature ergodique, texton, scripton, fonction transversale, ...

Chap. I. Ergodic Literature

Le concept de cybertexte entend rendre compte de ce type de textes pour lesquels la structure verbale - productrice d'effets esthétiques - est doublée d'une dimension paraverbale par laquelle, du sein-même du texte peut émerger une variété d'expressions. A cybertext is a machine for the production of variety of expression (3).

Le concept de cybertexte met d'une part en évidence le principe d'organisation mécanique d'un texte. Il distingue d'autre part la position du lecteur comme part intégrante de la définition du texte [le lecteur fait partie du texte, mieux qu'il ne prend part à sa constitution]. Il s'agit ainsi de reconnaître dans la lecture un processus cybertextuel durant lequel le lecteur opère une séquence sémiotique, une mouvement sélectif qui soit une réelle (entendre par là physique, matérielle) construction.

Dans ce type de littérature, qu'E.Aarseth qualifie d'ergodique, un effort non trivial est requis pour permettre au lecteur de traverser le texte (1). Pour garder quelque efficacité, cette qualification d'ergodicité doit pouvoir être distinguée de celle de non-ergodicité: une littérature non-ergodique engagera de la part du lecteur une activité extranoématique (qui n'est pas strictement relayée par l'intellect à fin de connaissance) limitée au pur automatisme du mouvement des yeux sur la ligne et à la tourne des pages.

Trois objections sont habituellement formulées contre ce concept de littérature ergodique:

  1. toute littérature est indéterminée (cf. oeuvre ouverte, cf interprétation)
  2. le lecteur opère toujours un choix
  3. un texte ne peut être non-linéaire [1]: on ne lit qu'une séquence à la fois

Ces objections portent sur l'objet lu (what is being read 3), alors que la qualification d'une littérature ergodique, et celle de cybertexte qui en est le corollaire, porte sur ce à partir de quoi il est lu (what is being read from 3).

This distinction is inconspicuous [imperceptible] in a linear expression text, since when you read from War and Peace, you believe you are reading War and Peace. In drama, the relationship between a play and its (varying) performance is a hierarchical and explicit one; it makes trivial sense to distinguish between them. In a cybertext, however, the distinction is crucial - and rather different: when you read from a cybertext, you are constantly reminded of inaccessible strategies and paths not taken, voices not heard. Each decision will make some parts of the text more, and others less, accessible, and you may never know the exact results of your choices; that is exactly what you missed. This is very different from the ambiguities of a linear text. And inaccessibility, it must be noted, does not imply ambiguity but, rather, an absence of possibility - an aporia. (3)

Dans un texte à expression (manifestation) linéaire, l'oeuvre coïncide avec son texte.
Dans le cas d'une performance, l'oeuvre découle de son texte, selon une dépendance hierarchique.
Dans le cas d'un cybertexte, l'oeuvre met en évidence le caractère inaccessible de son texte.

De façon plus générale, le concept de cybertexte est utilisé pour décrire une catégorie large de textes: Cybertexts share a principle of calculated production (5). La cybertextualité est ainsi une perspective on all forms of textuality, a way to expand the scope of literary studies to include phenomena that today are perceived as outside of, or marginalized by, the field of literature - or even in opposition to it (18). Elle ne se limite pas à rendre compte des seuls textes électroniques (Aarseth propose de reconnaître comme ergodiques le I Ching, les calligrammes d'Apollinaire, les CMMP de Queneau, au même titre que les générateurs automatiques de Balpe ou les hypertextes de Michael Joyce), et par là même tente de contrer les positions d'un déterminisme technologique radical (rhetoric of media chauvinism 19) qui tendrait essentiellement à définir les textes par leur support de manifestation.

Le choix du préfixe cyber pour cybertexte est évidemment à rapporter à l'étymologie. La question engagée par le cybertexte est bel et bien celle du contrôle (The key question in cyborg aesthetics is therefore, Who or what controls the text? 55) du processus ergodique de construction extranoématique. Aarseth met en évidence trois pôles rivaux à l'articulation desquels se situe le texte.

As the cyber prefix indicates, the text is seen as a machine - not metaphorically but as a mechanical device for the production and consumption of verbal signs. Just as a film is useless without a projector and a screen, so a text must consist of a material medium as well as a collection of words. The machine, of course, is not complet without a third party, the (human) operator, and it is within this triad that the text takes place. (21)
Cybertext [...] is the wide range (or perspective) of possible textualities seen as a typology of machines, as various kinds of literary communication systems where the functional differences among the mechanical parts play a defining role in determining the aesthetic process. (22)

Chap. 2. Paradigms and Perspectives

L'approche théorique du champ empirique impliqué par le terme cybertexte amène à une définition de la textualité qui, sans leur être opposée, s'ajoute aux définitions philologique, phénoménologique, structurale, sémiotique et poststructurale. Aucune de ces dernières n'a envisagé le texte comme une machine matérielle, a device capable of manipulating itself as well as the reader (24).

Aarseth consacre un large pan de ce chapitre à la critique de l'approche cybersémiotique (cf. Sebeok: cybersemiosis) du texte, approche qui lui paraît pourtant être la mieux orientée sur la question matérielle (the most materially oriented 24). La question du seuil entre semiotique et théorie du signal acquiert dans ce cadre une pertinence particulière: le signe cybernétique a en effet un double statut matériel (signal dans les mémoires de l'ordinateur, signe manifesté sur l'écran). La sémiotique définit l'interface comme étant l'incarnation de ce seuil, qui fonctionne à la fois comme frontière et membrane entre les deux systèmes. Le problème est qu'une compréhension du signe (en surface) ne saurait faire l'économie d'une prise en compte du processus infra-sémiotique, ce qui s'énonce d'emblée comme un paradoxe pour la sémiotique. The main problem seems to be the assumption that cybernetic sign processes can be understood and classified by observing their surface expressions alone. When the relationship between surface sign an user is all that matters, the unique dual materiality of the cybernetic sign process is disregarded. Without an understanding of this duality, however, analyses of communicative phenomena involving cybernetic sign production become superficial and incomplete (39-40). Ce problème amène Aarseth à distinguer les systèmes de signification à 1 seul niveau de matérialité (p.ex le livre imprimé, la peinture), des systèmes de signification à 2 niveaux de matérialité (le livre lu à haute voix, le film projeté sur écran, ...), soit donc le niveau du signal et celui de l'expression de ce signal. La relation entre ces deux niveaux peut, à son tour, être tiviale (ie non-arbitraire, analogique, déterminée par l'autorité matérielle du premier niveau: par exemple dans le cas d'une performance théâtrale) ou non triviale. La relation est alors arbitraire; le niveau interne ne peut être complétement expérimenté que par le biais du niveau extérieur, et le niveau extérieur ne peut être complètement compris qu'à la lumière du niveau intérieur. C'est le cas des cybertextes.

La suite du chapitre est consacrée à l'examen des notions de non-linéarité, d' interactivité, d' oeuvre en mouvement, de cyborg par rapport auxquelles la question de la cybertextualité doit encore être située.

La plus grande objection faite au concept de textualité non-linéaire est celle induite par son corollaire: textualité linéaire. In its current popular use among media theorists, the concept of linearity is at least as ambiguous as that of nonlinearity. (47)

La notion d'interactivité souffre du même défaut de définition formelle et ne prend sens que de présupposés idéologiques.

C'est sans doute dans la théorie esthétique de l' oeuvre ouverte que la perspective d'un litérature ergodique se reconnaît davantage, et particulièrement dans la sous-catégorie de l' oeuvre en mouvement consistant of unplanned or physically incomplete structural units (51) Cependant Eco considère davantage la question sous l'angle de l'interprétation que de la construction de l'oeuvre.

La notion de cyborg (cybernetic organism) décrit la nouvelle entité symbiotique résultant de l'alliance entre l'humain et la technologie dans un environnement artificiel. If we see the text as a kind of machine, a symbiosis of sign, operator and medium, then the cyborg perspective is already implied. [... A]ll individual texts must somehow be positioned according to these three fundamentals. If one is unaccounted for, there can be no text. [...] "The text itself" cannot be subsumed by either side of the triangle and remains at the interstice, refusing to be reduced to either a linguistic, historic, or material phenomenon, while depending on all three. (55)

Chap. 3. Textonomy: A Typology of Textual Communication

Définition: A text [...] is any objet with the primary function to relay verval information (62)

Conséquences: 1. a text cannot operate independently of some material medium, and this influences its behavior, 2. a text is not equal to the information it transmits (62).

En quoi consiste un texte? Aarseth propose de distinguer entre scriptons: strings [of signs] as they appear to readers et textons: strings [of signs] as they exist in text (62). La distinction est motivée par le fait que, dans un cybertexte, ces deux entités ne coïncident pas. Un scritpon n'est pas nécessairement identique à ce que lit un lecteur, mais ce qu'un lecteur "idéal" lit en suivant la structure linéaire d'un produit textuel. Ou encore: when two readers approach a text, they do not have to encounter the same words and sentences to agree that it probably was the same text. (74) Enfin une fonction traversale (traversal function) opère la transformation des textons en scriptons: In addition to textons and scriptons, a text consists of what I call a traversal function - the mechanism by which scriptons are revealed or generated from textons and presented to the user of the text (62)

Aarseth met à jour 7 variables par lesquelles décrire tout texte selon le mode de fonction traversale par lequel il se manifeste:

  1. Dynamics: un texte peut être statique (ses scriptons sont constants) ou dynamique (ses scriptons peuvent changer)
  2. Determinability: un texte est déterminé si la fonction traversale est stable; il est indéterminé si elle est instable.
  3. Transiency: un texte est transitoire (transient) si l'apparition de scripton dépend du seul écoulement procédural. Il est intransient s'il sollicite une action du lecteur pour son développement.
  4. Perspective: un texte est personnel s'il recquiert du lecteur qu'il joue un rôle stratégique comme personnage. Sino il est impersonnel.
  5. Access: un texte est random access si tous ses scriptons sont accessibles à tous moments à l'utilisateur. Sinon son accès est dit contrôlé.
  6. Linking: un texte peut être organisé avec des liens explicites à suivre, avec des liens conditionnels ou enfin sans liens.
  7. User functions: à la fonction interprétative présente dans tous les textes, certains textes rajoutent la fonction explorative (choix d'un chemin à travers une structure), la fonction configurative (où les scriptons sont en partie choisis ou créés par l'utilisateur) et la fonction textonique (lorsque des textons ou des fonctions traversales peuvent être ajoutés au texte.

La figure suivante (64) montre les 4 User functions et leur relation avec les autres concepts fondamentaux de perspective cybertextuelle sur la textualité.

Comparing these functions to our notions of static and dynamic text, we may define an ergodic text as one in which at least one of the [three] user functions, in addition to the obligatory interpretative function, is present. Not incidentally, this figure might also be seen as a depiction of a cybernetic feedback loop between the text and the user, with information flowing from text to user (through the interpretative function) and back again (through one or more of the other functions). (65)

Définition: I suggest the term cybertext for texts that involve calculation in their production of scriptons (75)

Chap. 4. No Sense of an Ending: Hypertext Aesthetics

Ce chapitre vise à définir a viable terminology for the critical understanding of hypertext (95). Il commence par démonter la stratégie répandue parmi les théoriciens de l'hypertexte, qu'il dénonce par l'expression de reificational fallacy (78) et qui consiste à tracer la convergence entre littérature hypertextuelle et les théories post-structuralistes, déconstructionnistes, ... du texte: l'hypertexte comme manifestation littérale de tels ou tels concepts théoriques ou critiques. Par exemple:

Liberté du lecteur: The reader's freedom from linear sequence, which is often held up as the political and cognitive strength of hypertext, is a promise easily retracted and wholly dependent on the hypertext system in question (77)

Lecteur co-auteur: [I]n terms of literary theory, it is fair to say that the hypertexts we can observe today [...] operate well within the standard paradigm of authors, readers, and texts. (78)

Le chapitre se poursuit par une approche rhétorique de l'hypertexte, autour des figures de l'aporie et de l'éphiphanie qui constituent la dynamique du discours hypertextuel. In contrast to the aporias experienced in codex literature, where we are not able to make sense of a particular part even though we have access to the whole text, the hypertext aporia prevents us from making sense of the whole because we may not have access to a particular part. (91) [Epiphany is] the sudden revelation that replaces aporia. (91)

Le chapitre s'achève sur une approche narratologique de l'hypertexte de fiction, pour une évaluation de ses concepts en vue d'une prise en compte de l'hypertexte littéraire.

Chap. 5. Intrigue and Discourse in the Adventure Game

Parmi les modes de cybertextes les plus marginaux du domaine traditionnel de la littérature, les jeux d'aventure (adventure games) représentent un intérêt tout particulier pour une théorie du texte en ce qu'ils exigent une réévaluation radicale des concepts standards de la narratologie et de la théorie de la réception (reader response theory). Aarseth examine ainsi les notions de Leerstellen (gaps), de plot, d'intrigue, de narration, d', de lecteur impliqué...

Chap. 6. The Cyborg Author: Problems of Automated Poetics

A partir de 3 oeuvres -- un générateur automatique basé sur des méthodes d'Intelligence Artificielle (Tale-Spin), un programme de dialogue (Racter), un modèle théorique de jeu d'aventure élaboré -- Aarseth tente d'illustrer a fundamental problem in computer poetics: the aesthetic relation between a human narrator and a machine narrator and what happens when the latter is forced to simulate the former (129). A la recherche des causes de l'échec de ces projets, il propose de spéculer on what would result if computer poetics abandoned the "android mode" and tried to create genres unconstrained by the aesthetic ideals of narrative literature and Aristotelian drama (129).

La question se formule encore ainsi: What then should the politics of computer-generated literature be? La réponse s'esquisse en ces termes: I suggest that we abandon the ideal of traditional literature with its established ideas of quality and aesthetics: the computer will never become a good traditional author. (131)

Ou encore:

Unlike the textual aporias of hypertexts and adventure games, the aporias of computer-generated literature can be located in the programer's ideological attachment to narrative ideals. [...] To achieve interesting and worthwhile computer-generated literature, it is necessary to dispose of the poetics of narrative literature and to use the computer's potential for combination and world simulation in order to develop new genres that can be valued and used on their own terms. Instead of trying to create a surrogate [de remplacement] author, efforts in computer-generated literature should focus on the computer as a literay instrument: a machine for cybertext and ergodic literature. (141)

Chap. 7. Songs from the MUD: Multiuser Discourse

Par l'examen des MUD (Multi-User Dungeon), Aarseth aborde le cas le plus extrême de cybertextualité, là où ne sont plus même préservées les formes minimale de cohérence, d'intégrité, de systématicité (aura of unity, 143) auxquelles toutes les autres types de cybertextualité (hypertexte, génération automatique, jeu d'aventure) restaient sensiblement attachées malgré leur instabilité.

Question: How can a multiuser database system such as MUD be a text, let alone literature? (143)

Réponse: Like the plays of Shakespeare (and in some ways quite unlike them), MUD sessions are texts. They are to be experienced subjectively and can provide meaning without the absolute need for staging, although it usually helps. They may not be intended "to be read as an artefact" (neither were Shakespeare's plays), but they certainly are intended to be read. This makes them textual, and the unique aspects of MUD communication make MUD relevant and interesting and well worth comparing to other types of text. (148-9)

Chap. 8. Ruling the Reader: The Politics of "Interaction"

Examen de la relation auteur-lecteur, dont la différenciation, idéologiquement connotée, devient hautement problématique lorsqu'elle est transposée aux médias cybertextuels dans le cadre desquels les comportements participatifs qu'ils induisent auprès des lecteurs sont perçus comme libérateurs chez certains ou au contaire comme contraignants chez d'autres.

Auteur: To be an "author" (as opposed to a mere "writer") means to have configurative power over not merely content but also a work's genre or form. [...] To force the responsability of authorship onto the reader/user (rather than to locate it in the text or medium) is to aknowledge the struggle for power fundamental to any medium: if the difference between author and reader has vanished or diminished (cf. some claims for hypertext), then the real author must be hiding somewhere else. [... I]t would be irresponsible to assume that this position has simply gone away, leaving a vacuum to be filled by the audience. (165)

Lecteur: The activities of a user of an "interactive" media technology are not necessarily the activities of a social voice that makes itself heard to others. A user of a hypertext novel, for instance, [...] is not on the same level of discourse as the novel's creator. (167)

Question: [T]he crucial issue here is whether technology by itself can promote readers to authorship. (171)

Réponse: Authorship, as always, depends on recognition of authorship; it is a social category and not a technological one. As Foucault claims, "the function fo an author is to characterize the existence, circulation, and operation of certain discourses within a society." (172)

Définition: [W]e should consider the "text" as an unfinished historical process of system transformation, the sum of all evolutionary stages and paraphrases. (177)

Chap. 9. Conclusions: The Ideology of Influence

So what exactly is the difference between the ergodic and the nonergodic work of art? If we are to define this difference as a dichotomy [...], it would have to be located within the work rather than within the user. The ergodic work of art is one that in a material sense includes the rules for its own use, a work that has certain requirements built in that automatically distinguishes between successful and unsuccessful users. (179)
The principle of anamorphosis [...] is to hide a vital aspect of the artwork from the viewer, an aspect that may be discovered only by the difficult adoption of a nonstandard perspective. Anamorphosis is therefore a useful parallel to our concepts of ergodic literature and its master tropes, aporia and epiphany. (181)

Autre parallèle: certains cybertextes, faute d'être anamorphiques (ie qui n'ont pas de résolution finale dans laquelle ils se révéleraient), sont métamorphiques: textes se transformant eux-même indéfiniment.


1. recouvrement non expliqué entre littérature non-linéaire et littérature ergodique.
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